«Le secteur agricole est mal connu parce qu’aucune

Slimane Bedrani. Professeur à l’ENSA et chercheur associé au Cread

– A la veille de la tenue des assises nationales sur l’agriculture, peut-on parler de modèle agricole algérien ?

Sur le plan institutionnel, on peut parler d’un modèle agricole algérien dans la mesure où l’agriculture algérienne comprend des types d’exploitations agricoles qui – à ma connaissance – n’existent pas dans d’autres pays.

C’est le cas des exploitations agricoles collectives (EAC) et des exploitations agricoles individuelles (EAI), dont le foncier reste propriété privée de l’Etat mais est donné en concession à des agriculteurs pour une durée de 40 ans. Pour leur permettre de se développer, le statut de concessionnaires de ces derniers leur permet désormais de s’associer à des capitaux privés. Sur le plan technique et agronomique, il n’y a pas à proprement parler de modèle spécifique à l’agriculture algérienne.

– De la révolution agraire à nos jours, le secteur agricole peine à sortir du cadre purement expérimental, nous passons d’une formule à une autre sans arriver à adopter un modèle agricole pérenne et efficace. Pourquoi à votre avis ?

Il est vrai que le secteur agricole a connu beaucoup de changements, en particulier le secteur agricole d’Etat. La «révolution agraire» n’a duré que quelques années, puis les terres ont été rendues à leurs propriétaires.

Quant au secteur agricole d’Etat, depuis sa constitution en 1963, il a connu moult péripéties : coopératives d’anciens moudjahidine dans les années 1960, gestion centralisée des anciennes fermes coloniales par l’Office national de la réforme agraire (ONRA), libéralisation de la commercialisation au début des années 1980, restructuration en 1987 avec la constitution des EAC et EAI, la dissolution des coopératives de services et la fin de la garantie de l’Etat sur les crédits accordés par la BADR, tolérance du partage de facto entre les attributaires de nombreuses EAC, puis remise en cause de la loi de 1987 pour ramener le droit de jouissance à 40 ans et permettre aux EAC d’avoir des partenaires privés sans toutefois légaliser le partage des EAC…

Tous ces changements ont amené les agriculteurs du secteur agricole d’Etat à se sentir peu sécurisés dans leur statut, donc enclins à peu investir ou même à désinvestir, comme au moment de la création des EAC et EAI en 1987 (vente du cheptel et de matériels).

Les changements s’expliquent par la contradiction entre deux objectifs du pouvoir politique dominant depuis l’indépendance : d’une part garder le contrôle du secteur agricole étatique, d’autre part essayer d’augmenter les productions de ce secteur. D’où ces tâtonnements – se traduisant par les changements décrits précédemment – pour essayer de résoudre cette contradiction.

– Nous partageons des conditions climatiques similaires avec des pays qui ont réussi le défi de la sécurité alimentaire. Où en est-on et où se situe notre échec ?

Il ne faut pas confondre autosuffisance alimentaire et sécurité alimentaire. L’autosuffisance alimentaire signifie qu’un pays produit toute l’alimentation de sa population. A notre époque, aucun pays n’est autosuffisant sur ce plan. Quant à la sécurité alimentaire, un consensus a été trouvé sur sa définition au sommet mondial de l’alimentation, organisé par la FAO en 1996.

Elle «est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine». Autrement dit, la sécurité alimentaire implique donc :

– la disponibilité d’aliments «en quantité suffisante et d’une qualité appropriée», cette disponibilité provenant indifféremment de la production nationale et/ou des importations ;

– l’accès à la nourriture de tous les habitants d’un pays, cet accès pouvant être obtenu par différents moyens (achat, autoproduction, aide alimentaire) ;

– l’utilisation de la nourriture «dans le cadre d’une diète adéquate, d’eau potable, d’assainissement et des soins de santé de façon à obtenir un état de bien-être nutritionnel qui permette de satisfaire tous les besoins physiologiques». Tous ces éléments soulignent le rôle des facteurs non alimentaires dans la sécurité alimentaire ;

– la stabilité de l’accès à la nourriture, c’est-à-dire la permanence de cet accès (absence de rupture dans l’approvisionnement, quelle que soit la cause de la rupture éventuelle).

Selon cette définition, la sécurité alimentaire est assurée en Algérie, le pays ayant les ressources financières – grâce à la rente pétrolière – pour importer suffisamment de nourriture en complément de ses productions (en termes de calories, environ 68% de la nourriture de la population sont importés en année quinquennale moyenne 2009-2013).

– Avec la chute des prix du pétrole, beaucoup ont parié sur un renouveau agricole. Pourquoi ce renouveau tarde-t-il à venir ?

Je suppose que par «renouveau agricole» vous voulez dire que l’agriculture doit faire de grands progrès en termes de rendements et de productions pour compenser un tant soit peu la baisse des recettes pétrolières par la diminution des dépenses en devises pour les importations alimentaires ? A mon avis, dans ce sens, le renouveau a commencé il y a plusieurs années et est toujours en cours, surtout grâce à des investisseurs privés dont certains ont introduit de nouvelles techniques agricoles et d’élevage.

Mais, ce renouveau est fortement freiné par la diminution des dépenses de l’Etat en direction du secteur agricole, du fait de la chute des recettes pétrolières : la chute des dépenses a concerné les infrastructures (électrification rurale pour l’irrigation, ouvrages de mobilisation des eaux, infrastructures de stockage) et aussi les aides à l’investissement à la ferme (machines, forages, équipements d’irrigation…), et aux intrants (engrais, semences performantes, produits de traitement…).

– Le foncier agricole demeure l’otage d’une gestion qui manque de transparence. Quelle est, à votre avis, la meilleure façon de gérer ce foncier ?

Pour le foncier qui est juridiquement propriété privée de l’Etat (donc aliénable) (les ex-terres coloniales et la plupart des terres steppiques), la règle générale est qu’il ne doit pas être privatisé, cela parce qu’il est souhaitable que la rente foncière (revenu de la propriété du sol) soit perçue par l’Etat afin que celui-ci l’utilise pour le développement, en particulier pour le développement agricole et rural.

Le statut de la concession paraît approprié de ce point de vue. Encore faut-il que l’Etat mette en place les mécanismes pour percevoir effectivement cette rente, ce qui n’est pas encore le cas pour les EAC et les EAI dont la plupart ne paient pas la redevance prévue par leur statut.

En outre, les terres du domaine privé de l’Etat devraient être mieux défendues contre le bétonnage, malgré la réglementation existante pourtant exigeante. Trop souvent, ce sont les représentants de l’Etat eux-mêmes qui abusent de leur pouvoir d’utiliser ces terres : par exemple, au lieu de construire les bâtiments publics en hauteur pour minimiser leur emprise sur le sol, ces bâtiments sont construits en rez-de-chaussée ou avec seulement un ou deux niveaux et souvent avec des parkings et des espaces verts extrêmement généreux.

– Doit-on éviter le piège de l’agriculture intensive ? Y arriverons-nous ?

L’agriculture intensive, entendue comme une agriculture très mécanisée utilisant à fortes doses les engrais chimiques et les pesticides doit être évitée autant que possible, d’autant plus que certains de nos agriculteurs – par manque de formation – utilisent mal ces intrants chimiques (surdosage des engrais qui – ainsi – polluent les aquifères et des pesticides dont les résidus sur les fruits et les légumes font courir des risques aux consommateurs, sans compter les risques pour les agriculteurs eux-mêmes au moment de leur application, utilisation abusive des antibiotiques dans les élevages…).

L’agriculture intensive (dans le sens où elle réalise de meilleurs rendements que l’agriculture extensive) est nécessaire parce que les besoins alimentaires vont croissant et que les superficies cultivables par tête d’habitant sont de plus en plus faibles. Mais l’intensification doit se faire en minimisant l’utilisation des engrais chimiques et des pesticides. Sans chercher à les supprimer radicalement en un court laps de temps, on peut encourager l’emploi de techniques agronomiques déjà connues pour limiter leur emploi.

Par exemple, l’assolement céréales-légumineuses reste encore peu pratiqué alors qu’il permet de diminuer les doses d’azote sur la culture suivant celle de la légumineuse. Tout ceci nécessite une meilleure formation des agriculteurs, formation qui demeure très largement insuffisante à cause des faibles moyens accordés aux services étatiques de vulgarisation.

Tout ceci nécessite aussi un plus grand intérêt accordé à la recherche, recherche qui reste anémique à cause des budgets dérisoires qui lui sont accordés, soit au niveau des institutions supérieures de formation et de recherche dépendant du MESRS (là ou se trouve la majorité du potentiel de recherche), soit au niveau de l’INRAA qui dépend du MADR.

C’est pourtant de la recherche qu’on doit attendre les innovations techniques et agronomiques permettant de créer une agriculture intensive mais durable, minimisant l’utilisation des pesticides et des engrais chimiques, créant des variétés résistantes à la sécheresse, aux parasites et aux maladies. Dans ce sens, le renforcement de la recherche en génie génétique est une priorité impérative si l’Algérie ne veut pas pérenniser à jamais sa dépendance des techniques et savoirs étrangers.

– Que faut-il faire pour arriver à une meilleure gestion du secteur agricole ?

Pour mieux gérer le secteur agricole, il faut d’abord qu’il soit mieux connu autant par ceux qui le gèrent directement (ministre et fonctionnaires de l’agriculture) que par les autres parties prenantes dans ce secteur (syndicats agricoles, organisations professionnelles, formateurs et chercheurs en agronomie…).

Or, ce secteur est mal connu parce qu’aucune statistique fiable n’existe le concernant. Sans statistiques fiables, il est impossible pour les décideurs de construire un tableau de bord – comme dans une grande entreprise – qui agrège les données clefs du secteur, les visualise et permet ainsi aux décideurs d’être plus réactifs, plus efficaces et de prendre de meilleures décisions.

Autre point important : les mesures prises concernant le secteur sont très majoritairement prises sans étude préalable approfondie et ne font l’objet d’aucune évaluation a posteriori, une fois qu’elles sont appliquées.

Par exemple, le programme Syrpalac a-t-il été conçu après une étude préalable expliquant ses avantages prévisibles pour les différents groupes d’agriculteurs et pour la société, les modalités de son application, son coût ? A-t-il été évalué pour savoir s’il a atteint ses objectifs, quel a été son coût réel pour le budget de l’Etat, quels opérateurs en ont bénéficié réellement ?

Autre exemple : pourquoi maintient-on la politique consistant à pratiquer un faible taux de droit de douane (5%) sur l’importation de vaches laitières et de génisses pleines alors que tout le monde sait que ces animaux sont mis à l’abattage après un vêlage ou deux ? A-t-on évalué cette politique qui coûte au pays quelques millions de dollars par an en période de vaches maigres (c’est le cas de le dire !!!) en matière de devises ?

Les agriculteurs et les ingénieurs algériens n’ont-ils pas la capacité de produire ces animaux à moindre coût pour le pays ? Enfin, beaucoup pensent que l’agriculture a bénéficié de la part de l’Etat de «sommes considérables» (200 milliards de dinars par an durant le plan 2010-2014 d’après les estimations du MADR). Outre le fait de savoir si ces sommes ont été utilisées de façon judicieuse, il faut relativiser cela et comparer ces montants, par exemple, à ceux dépensés pour le maintien à flot des entreprises publiques.

Ces montants sont très modestes si on prend en compte les risques énormes que prennent les agriculteurs dans leurs activités de production d’une partie de la nourriture de la population : une pluviométrie aléatoire, des maladies et des infestations de parasites et autres nuisibles imprévisibles, des marchés mal régulés profitant plus aux commerçants qu’aux agriculteurs…

Ces montants sont aussi très modestes comparés aux soutiens que perçoivent les agriculteurs des pays développés : rapportés à l’hectare, ils sont de 20 euros/ha et par an en Algérie contre 288 euros pour l’Union européenne. D’après un ex-responsable du MADR, «seulement 272 milliards de dinars de soutiens destinés aux exploitations agricoles et à la protection des revenus des exploitants auront réellement été consommés de 2000 à 2011, représentant seulement un peu plus de la moitié de l’enveloppe allouée.

Selon le MADRP (2018), 448 000 exploitations ont été touchées, soit un ratio de 50 500 DA/exploitation/an (équivalent à 360 euros)». En conclusion, en matière de soutiens à l’agriculture, la collectivité nationale doit partager plus équitablement les risques encourus par les agriculteurs dans leurs activités productives.

Nadjia Bouaricha

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